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MOT DU DIRECTEUR Sélim El Sayegh

 
 

Article de Dr. Sélim el-Sayegh publié dans le Supplément de l'Orient Le Jour (26-03-2008), intitulé Réinventer le Liban.

L’impératif du dialogue

La crise libanaise a pris toutes les couleurs d’une révolution du Cèdre inachevée. Elle s’est imprégnée de tous les parfums d’une résistance désorientée. Elle a dégusté toutes les saveurs d’un pacte national de mal-coexistence. La dynamique de la construction de l’État devient chroniquement bloquée. De façon permanente, la crise en engendre une autre, et la question n’est plus alors de savoir comment la dépasser, mais comment la transformer.
Le pacte national n’a pas réussi à développer les institutions de pérennisation de l’entente et de la stabilité. Mais le problème n’est plus dans la volonté de vivre ensemble dans le même pays. Car le vice réside non dans le pacte, mais dans sa traduction constitutionnelle, non dans la foi en la nation, mais dans la façon d’organiser la vie publique. Ce constat nous amène à avancer avec plus d’assurance. Mais avant de franchir le pas, nous avons besoin à ce titre de réponses de tous nos partenaires dans la nation concernant trois points essentiels : la neutralité positive, la résistance armée et la culture politique.
La neutralité positive. Nous sommes solidaires des Arabes quand ils sont unis, nous sommes avec eux dans la guerre contre Israël, et en même temps nous refusons que le Liban devienne le front de substitution de tout le conflit israélo-arabe. Que la Ligue des États arabes prenne une position commune à ce sujet, et le Liban sera le premier à l’appliquer dans un sens comme dans un autre. Il incombe à nos partenaires dans la nation de nous dire ce qu’ils pensent véritablement quant aux choix stratégiques de la guerre et la paix. Tout combat virulent avec l’extérieur sans unité solide à l’intérieur tournera à la débâcle politique. L’échec de la Résistance islamique à transformer sa victoire militaire sur Israël en acquis politique national ou même partisan provient de ce manque d’entente sur les formes du combat à mener contre Israël.
La résistance armée. Le choix de la résistance contre toute occupation armée est sacralisé en droit et en éthique, et nous y souscrivons de plein gré. Nous avons pratiqué ce choix contre toutes les formes d’occupation, directe soit-elle ou indirecte. Nous avons tiré les leçons du passé. Nous savons que la réalisation d’une souveraineté immuable et inaliénable passe par la conviction partagée de tous les Libanais d’une nécessaire stratégie de défense et de sécurité nationale. À défaut, dans une société plurielle et ouverte aux influences culturelles et politiques extérieures, l’imbrication des acteurs locaux et internationaux rend ambiguë l’identification de la menace, difficile la détermination de l’intérêt national, et impossible la conception d’une politique commune de défense et de sécurité libanaise. Notre volonté est de voir tout le Liban s’associer dans un partenariat réel pour déclarer l’existence au Liban d’un pays résistant, fort dans toutes ses composantes, solide face aux agressions, quels que soient leurs origines et leurs desseins. Un pays où tout un peuple en armes se lèverait lorsque l’agresseur osera franchir les frontières, ou encore mobiliser des factions armées, clandestines ou non, à l’intérieur du territoire national.
Rappelons-nous une chose certaine : au Liban, exister c’est résister. Et tout le peuple, à quelque communauté qu’il appartienne, est appelé à exister et donc à résister ! Dans l’usine comme sur les champs, dans les villes comme dans les villages, sur le front comme à l’intérieur, à l’université comme sur les chantiers, toute personne libanaise est investie de ce message qu’en continuant d’exister avec dignité au Liban, elle est en train de remplir un message, un acte de résistance ! Tel est l’esprit que nos martyrs, tous nos martyrs, nous ont légué !
En un mot, pour que le Hezbollah sorte de l’impasse dans laquelle il est et dans laquelle il nous conduit, il est appelé à se « libaniser » en trois temps : d’abord, s’entendre avec les Libanais en leur expliquant la nature de son rattachement à l’Iran et ses implications politiques sur la scène libanaise ; ensuite, opter pour l’institutionnalisation de son expérience par la création d’organes paramilitaires rattachés à l’État et dotés d’autonomie dans le cadre d’unités régionales généralisées ; enfin, réintégrer ses combattants et leurs familles dans le tissu économique et social libanais. Il incombe par ailleurs à l’État d’imaginer avec ses partenaires sociaux et politiques, avec ses partenaires internationaux les modes de financement et les outils nécessaires pour une telle réintégration. Le rôle civil de l’armée sera d’assurer, à l’instar de certains autres pays, la plate-forme nécessaire à une telle insertion professionnelle.

La culture politique. Le Liban, digne héritier de la tradition de Tyr, Sidon ou Byblos, fut toujours habité par deux cultures politiques, l’une est de nature mercantile alors que l’autre est résistante. Au pragmatisme de circonstance s’associe sans peine une dignité viscérale qui donne son secret à l’âme libanaise. La nation s’élève et grandit à chaque fois où l’intégration des deux cultures réussit. Elle sombre et se vide lorsque l’une se développe au détriment de l’autre. La culture mercantile l’a emporté avant la guerre de 1975 et après 1991 dans la plupart du pays. La culture résistante l’a emporté entre 1975 et 1991, surtout chez les chrétiens au centre, et chez les chiites au Sud et dans la Békaa, après 1991. La domination du mercantilisme fera sévir la compromission alors que la prévalence de la résistance fera primer le maximalisme doctrinaire. Les années de tutelle ont fait prévaloir au centre la culture de compromission, et au Sud et dans la Békaa la culture maximaliste.

Mais rapidement avec le 14 mars 2005, un basculement géoculturel eut lieu. C’est le centre qui cria révolution, et donc résistance, alors que le Sud devint, en appelant au maintien du statu quo, conservateur. L’effet intégrateur des élections législatives de 2005 manquera rapidement son objectif d’unir les deux cultures avec leurs nouveaux adeptes. Les nouveaux conservateurs reprendront la voie de la résistance plus facile à concevoir au Sud en la présence de l’ennemi conquérant, mais plus difficile à transformer en opposition politique au centre. Les nouveaux résistants du centre et du Nord manqueront leur révolution pour se cantonner dans une logique de conservation, et donc de résistance, des acquis de l’indépendance retrouvée. En tout cas, l’échec de l’intégration équilibrée des deux cultures politiques étouffera l’élan de la transformation, cristallisera toutes les résistances et mènera, du coup, au recul de l’État de droit.

Les espoirs pour une paix civile juste, un partage réel du pouvoir, une gestion publique transparente et efficace, une autorité garante de toutes les composantes de la nation s’envoleront comme des châteaux de sable. Le renouveau du Liban devra amener à une réconciliation entre les avantages de la culture du compromis, de la culture de résistance et le souffle de la révolution du Cèdre. L’État peut donner l’impulsion centrale. Mais à défaut, il peut devenir la résultante de ces interactions décentralisées provenant de tous les partis et de la société civile. Une véritable culture politique s’accommodera alors de toutes les sensibilités religieuses, politiques, économiques, dans une quête permanente du bien-être. Oui, osons le dire, la quête du bonheur n’est pas un vice, c’est une vertu, un droit, une obligation. Sans elle, l’être se déshumanise au profit de ses instincts de chasseur primitif qui croit que sa survie passe par l’élimination de l’autre.

Sélim El SAYEGH


 
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